Joël Deeb nous a laissés par Léo Joseph

Joël Deeb nous a laissés par Léo Joseph

  • TENTATIVE DE FAIRE EXPLOSER LA VOITURE DE BÉBÉ DOC

Les générations qui ont suivi les messages de Joël Deeb sur les réseaux sociaux, particulièrement sur What’sApp, ne tarissent pas d’éloges et d’admiration à l’égard d’un citoyen haïtien conséquent, et qui prend fait et cause pour les jeunes, en sus de dénoncer, sur tous les tons, les hommes et femmes qui ont pris le peuple haïtien en otage, pendant qu’ils imposent une dictature féroce au pays. Ceux qui n’ont pas vécu les années 70 et 80 ne peuvent connaître ni imaginer les aventures auxquelles il a été mêlé, dans la lutte contre la dictature. Sa tentative de faire sauter le véhicule de Jean-Claude Duvalier, un soir d’été, à la tête d’une équipe de jeunes activistes, relève d’une véritable expédition à la James Bond.

Fils de Jean Deeb, premier maire de Port-au-Prince nommé par François Duvalier, fraîchement élu président, les activités de Joël Deeb en exil ont trahi la mémoire de son père. Bien que son nom ait été, de près ou de loin, associé à toutes les entreprises anti-duvaliéristes qui se tramaient, c’est au sein de la «Brigade Hector Riobé » que s’est affichée la bravoure dont étaient dotés lui et ses compagnons. Si le coup qui a été planifié contre Bé – bé Doc a tourné court, il faut l’imputer au destin qui s’était mis de la partie. En tout cas, une équipe de cinq hommes, partit de la Floride, avait pu s’introduire incognito à Port-au-Prince, pour se retrouver à la fête à laquelle allait participer le président d’Haïti. Ce dernier et sa femme l’ont échappé bel parce qu’il a été décidé que le couple présidentiel ne ferait pas le déplacement jusqu’à La Boule. Le plan consistait à débarquer à la fête et à faire sauter le véhicule dans lequel voyageait le chef de l’État avec lui et sa femme dedans. À l’époque, Duvalier pilotait lui-même son véhicule, avec Michèle Bennett à côté de lui.

Partie d’Opa-Loca, destination les Îles Turks and Caicos

Un projet tel que celui planifié par Joël Deeb et la Brigade Hector Riobé exige d’importantes sommes d’argent pour se concrétiser. En ce temps-là les jeunes impliqués dans pareilles entreprises tentaient d’effectuer des levées de fonds, tant en diaspora qu’en Haïti. Les révolutionnaires haïtiens prenaient la précaution de ne jamais identifier des hommes d’affaires basés en Haïti qui contribuaient au « fonds d’expédition ». Un associé de Joël Deeb a révélé qu’une bonne partie de l’argent nécessaire à ce débarquement fut offerte par le défunt ex-président Paul Eugène Magloire.

L’expédition, composée de cinq hommes, partit d’Opa-Loca, en Floride, avec pour destination les Îles Turcs and Caicos. Pourtant la mission de Joël Deeb et de ses amis devait les conduire en Haïti. Afin d’éviter tout malentendu avec les autorités fédérales, le plan de vol de l’avion, un «Beach craft Baron» double moteur, identifiait la destination comme étant les Îles Turks et Caicos.

Pas nécessaire, pour l’instant d’entrer dans les détails relatifs à l’origine des armes embarquées à bord de l’avion, cela fera l’objet d’un article qui sera offert ultérieurement. Il faut toutefois préciser qu’à l’époque, l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 n’avait pas encore lieu, et les autorités fédérales préposées au trafic aérien n’étaient pas aussi pointilleux par rapport à la vérification des détails sur les informations fournies. Aussi la déclaration faite concernant le nombre de passagers à bord et le contenu d’un l’appareil de cette taille n’éveillaient-elle aucun soupçon.

Tout était fin prêt pour décoller d’Opa-Loca. Ä 7 heures du matin, passagers et pilote et co-pilote étaient à bord : Claude Denis (le pilote) avec Frantz Gabriel (pilote aussi qui n’était pas aux commandes, ce jour-là); avec Joël Deeb, bien sûr, ainsi que Jean-Claude Louis-Jean, Ernst Francis, Yvon Désulmé et Éli Chemaly.

À noter que des voyages de reconnaissances des lieux avaient été effectués bien avant, histoire d’identifier le lieu d’atterrissage, à l’aller comme au retour, ainsi que l’état du terrain sur les deux routes visées pour effectuer une descente sécurisée de l’avion.

Une telle opération exigeait aussi la participation d’hommes de terrain, qui devaient s’informer des déplacements de J.-C. Duvalier, de ses routines et de la manière dont se comportent ses gardes du corps. Dans le cadre de ce débarquement, une véritable descente à la résidence du major de l’Armée (un médecin), où, en ce jour du 28 juillet 2083, était tenue une fête commémorative de la création de la Milice de Duvalier (les tontons macoutes), à La Boule. Les envahisseurs étaient tenus informés par leurs contacts évoluant dans l’entourage de Bébé Doc, que ce dernier avait décidé d’assister à cette fête.

D’Opa-Loca, en Floride, l’heure avançait, avant que soient marquées 7 heures 15, l’avion prit vol. Aux environs de 11 heures du matin, la côte Nord d’Haïti était en vue, et quelques minutes plus tard c’était l’atterrissage sur la Route nationale. Les véhicules, qui devaient récupérer les cinq hommes responsables de l’exécution de l’opération, étaient déjà sur place.

En un rien de temps, le transfert d’hommes et d’équipements s’est effectué sans anicroches. Et sans perdre de temps, l’avion décolla du territoire haïtien vers sa destination officielle, les Îles Turks and Caicos.

En route pour Port-au-Prince : Cap sur Laboule

Embarqués dans les véhicules qui attendaient, les membres de l’expédition se dirigèrent vers Port-au-Prince où ils devaient attendre le moment de se rendre à La Boule. Les heures d’attente se firent extrêmement longues, l’anxiété et l’inquiétude étant aussi au rendez-vous. Mais, finalement, c’était le moment de bouger, en direction de La Boule, dans les hauteurs de Pétion-Ville.

Joël et ses quatre compagnons, à l’instar des jeunes gens qui papillonnaient autour du président à vie, prétendant adhérer au « jean-claudisme », arrivaient à la fête, le plus naturellement du monde. Après une trentaine de minutes depuis qu’ils y arrivèrent, ils comprirent que leur mission n’allait pas aboutir, leur contact dans l’entourage de J.-C. Duvalier leur apprit que ce dernier n’allait pas venir. Michèle Bennett, la première dame, n’était pas d’humeur à faire le voyage jusqu’à La Boule. En tout cas, pas pour s’afficher dans une fête commémorative de la création du corps des tontons macoutes. Surtout que, d’après ce qu’on répétait dans les couloirs du Palais national, à l’époque, Michèle Bennett « ne pouvait pas encaisser » les macoutes.

La mission de ce jour, visiblement impossible, Joël Deeb et ses compagnons n’avaient plus rien à faire en ces lieux. Aussi prirent-il la décision de vider les lieux. Et surtout d’assurer une retraite bien organisée, sans éveiller aucun soupçon.

Mission impossible, la démobilisation lancée

Entrés à Port-au-Prince quasiment incognito, les hommes de la Brigade Hector Riobé se trouvaient confrontés à l’ «échec » de leur mission. Embarqués dans les véhicules qui les avaient emmenés chez l’officier de l’Armée, ils aspiraient à rejoindre l’avion qui les avaient débarqués un peu plus tôt le même jour. Voilà amorcée la démobilisation.

Aux commandes du Beachcraft Baron, Claude Denis remplit les formalités d’usage : Plan de vol avec, cette fois, pour destination Kingston, Jamaïque. Décollé de Providenciales, en route pour Kingston, le pilote posa son avion sur la Nationale No. 1 pour passer prendre les cinq passagers revenus d’une mission impossible. Arrivés sans encombre, à la Jamaïque, les sept hommes regagnèrent leurs destinations respectives en s’embarquant à bord des vols commerciaux.

Un des compagnons de Joël Deeb, dont le témoignage à fourni la documentation qui permet d’offrir cet article, se félicite de la réussite de cette expédition. Selon lui, c’est l’unique débarquement effectué par des exilés, dont les acteurs mirent les pieds à la capitale et en sortirent après avoir mené une opération, sans y laisser leur peau. Il a, toutefois, précisé que Frantz Héreaux fut l’unique membre de la Brigade Hector Riobé qui fut appréhendé par les hommes du régime de Jean-Claude Duvalier, mais parce qu’il vivait en Haïti.

Sans l’ombre d’un doute, Joël Deeb serait heureux de lire le récit de cette aventure, une parmi tant d’autres qu’a orchestrées la Brigade Hector Riobé, sous son leadership. L.J.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 4 novembre 2020 VOL. L No. 43 NYC ; et se trouve en P. 1, 16 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2020/11/H-O-4-november2020.pdf