Analytique diplomatique et Ordre mondial (la rivalité sino-américaine) par Dr Gérard Kennedy

Analytique diplomatique et Ordre mondial (la rivalité sino-américaine)

Pour la plupart des analystes politiques, y compris et même pour les plus sérieux d’entre eux, la pratique de la diplomatie, surtout à l’échelle internationale, demeure un phénomène marginal et que l’on qualifie trop facilement d’anecdotique, de secondaire, de superflu et d’artificiel : un phénomène «annexe» dans la Grande Dynamique des relations internationales – un phénomène trop souvent tributaire des aléas de la conjoncture et des caractériologies propres aux dirigeants des multiples pays qui participent à l’exercice. Mais ces réputés experts méconnaissent pour l’essentiel aussi bien l’incroyable flexibilité ontologique qui définit le Diplomatique, la vaste étendue des phénomènes de nature associée qu’infiltre le Diplomatique (le politique, le droit international, etc.), que la puissance générative quasi illimitée dont peut se targuer de jouir le composé diplomatique. En outre, la plupart des spécialistes, même les plus reconnus dans la discipline font preuve d’un manque flagrant de rigueur dans leurs analyses des phénomènes diplomatiques sur lesquels ils se penchent : la science du Diplomatique est une science rigoureuse et exigeante dont il faut connaître vigoureusement les principes, les modèles et les méthodes si l’on veut être en mesure de produire des études fortes et pénétrantes sur leur objet.

Prenons l’exemple des relations tendues entre les États-Unis d’Amérique et le Régime chinois – l’exemple des relations tendues entre l’administration Trump et la gouvernance politique de Xi Jinping. Il faut d’abord comprendre que puisque c’est la violence, dans un premier temps, qui est fondatrice de quelque ordre que ce soit (la loi du plus fort, le rapport de force brut), l’état actuel des rapports de force entre les États-Unis et la Chine, depuis l’avènement de l’arme atomique, crée une structure d’ordre où se réalise un double impératif contradictoire : affronter une rivalité à intensité maximale dans le cadre d’une nécessité absolue de détente et d’entente. Mais ce cadre d’action, aussi contraignant soit-il, s’inscrit automatiquement dans une histoire et dans une conjoncture géopolitique qui infléchit dans un sens déterminé l’ensemble des actions et des initiatives effectivement prises par les deux acteurs ici en rivalité [balisée] – les pactes de défense existants entre les États-Unis et le Japon, entre les États-Unis et Taïwan ; l’historique de la domination américaine dans le pacifique ; la stratégie feutrée de la Chine quant à l’expression de ses ambitions militaires expansionnistes dans la mer de Chine, l’irrésistible montée en puissance de la Chine, etc.

Dans un deuxième temps, il faut comprendre le deuxième niveau structurel propre à l’ordre mondial actuel dans lequel se déploie les visées stratégiques et diplomatiques des deux superpuissances existantes (l’une ancienne l’autre émergeante) sur la planète : soit la structure dynamique d’action délimitée par l’ensemble des construits pacifiques et constructifs réalisés par tous les acteurs internationaux majeurs depuis l’avènement de l’arme atomique ou de la Société des Nations[pour donner un point de repère facilement identifiable]. Ou encore la globalité des acquis positifs de civilisation engendrés par les processus universels de la violence et du sacré – acquis positifs de civilisation dont la Chine et les États-Unis ont participé à la construction. Non seulement les facteurs et vecteurs d’ordre générés par la violence et les rapports de force qu’elle véhicule, mais également les résolutions sacrées réalisées par les différentes puissances politiques en présence au cours du siècle dernier par exemple. On peut penser à l’ONU et à l’existence du Conseil de Sécurité, organe destiné à empêcher le déclenchement de conflits majeurs mettant en danger la sécurité de l’humanité – un rempart contre la violence démesurée enfantée sous le poids de la «nécessité» et qui a pour l’essentiel rempli son mandat depuis sa création. Un tel organe de régulation de la violence la plus dévastatrice (résolution sacrée) ne pouvait nous épargner la désastreuse et fâcheuse conséquence d’une multiplication des conflits dérivés de l’interdit pour les grandes puissances de s’affronter directement sur le plan militaire. Interdit nécessaire, mais qui fait inévitablement dériver les conflits entre grandes puissances soit sous le mode militaire vers d’autres théâtres d’opérations (Corée), soit sous le mode politique dans d’autres théâtres d’action (Taïwan, Hong Kong), soit enfin sous le mode économique dans de nombreuses autres scènes politiques nationales et régionales (Soudan, Éthiopie, Asie du Sud-est, etc.).

Par la suite il faut absolument saisir toute l’importance d’un troisième étage de détermination dans la genèse de la structure primaire de l’ordre international actuel : soit la montée en puissance de facteurs génératifs clefs au cœur de l’ordre mondial. Inutile de préciser comment la densification de l’importance de ces facteurs déterminants a eu un impact direct sur la concrétion des enjeux diplomatiques stratégiques entre les États-Unis et la Chine : ces facteurs sont la composante technologique, la puissance économique productive directe et l’usage extensif de la monnaie nationale. En l’occurrence trois facteurs stratégiques d’importance déterminante et qui représente des enjeux majeurs de rivalité entre les deux superpuissances existantes – un espace d’action diplomatique intense sur tous les plans et sur toutes les tribunes : chacune des deux superpuissances essayant d’interférer dans les coups tactiques de son adversaire, de jouer de son influence dans le but de ralentir la pénétration de certains marchés par son adversaire, d’accroître la pression sur d’autres acteurs afin de limiter la progression de son adversaire, de passer des accords de coopération dans le but de contrôler un secteur d’activité jugé hautement stratégique, etc. Une action diplomatique, dans un sens aussi bien bilatéral que multilatéral, et qui ne pouvant pas asseoir son activité sur la force directe et la richesse brute, se voit obligée de recourir à toutes les formes possibles du Diplomatique pour arriver à ses fins.

Un autre bel exemple de l’extensibilité quasi infinie du Diplomatique : quand le diplomatique se transmue en partenariat industriel/technologique et en programme de recherches et de développement des équipements de pointe … la Chine multipliant les accords de coopération stratégique dans les domaines de la recherche et du développement de technologies nouvelles afin de damer le pion à son adversaire le plus redoutable.

Puis il faut s’enquérir d’un quatrième niveau d’intégration diplomatique existant dans l’ordre politique international en se référant aux multiples organes, organismes et mécanismes régulateurs ayant pour fonction d’assurer la fluidité des échanges ainsi que la plus ou moins libre circulation des biens et des personnes sur la planète : ces organismes et mécanismes sont si nombreux qu’il serait fastidieux d’en dresser la liste – pour le commerce international, pour la circulation aérienne internationale, pour la sécurité nucléaire globale, pour la santé publique mondiale, etc. Ici c’est le principe de rivalité réglée et de coopération rationnelle qui gouverne l’ensemble de ces fonctions relationnelles entre les États-Unis et la Chine – chacune des deux superpuissances essayant pour les États-Unis de maintenir leur mainmise ou leur assise sur les organismes/mécanismes en question et pour la Chine d’accroître son influence sur les organismes/mécanismes auxquels elle participe désormais. Mais il ne faudrait pas sous-estimer l’impact du Diplomatique dans cette histoire dans la mesure où une part non négligeable des gains que chaque puissance pourra réaliser dans cet espace de rivalité balisée dépendra de sa capacité à assurer à son avantage la meilleure représentation possible au sein de ces singulières enceintes de délibération : créer une image positive de soi, s’assurer le soutien d’alliés fiables et influents, prouver la valeur des normes et des standards que l’on souhaite voir adopter, etc. Une action diplomatique en règle qui implique un travail continuel de négociation, de persuasion, de séduction, de compromis … et qui peut déboucher sur la conclusion d’accords de courtoisie avec certains partenaires, sur des promesses d’aide, sur des invitations en règle, sur des reconnaissances futures, sur des partages d’expérience et de connaissance, etc. L’extension ontologique du Diplomatique ne connaît véritablement aucune limite.

Toujours dans ce même espace d’action diplomatique que nous venons de définir, soit le quatrième niveau intégré d’action, il faut également s’enquérir de cet ensemble régulateur universel que l’on appelle le «droit international». Le droit, à l’échelle internationale, ne possède nullement la puissance contraignante qu’il possède à l’intérieur des États souverains : mais son action régulatrice, compensatrice et organisatrice ne cesse jamais d’influencer et d’interpeler les actions diplomatiques des États à tous les niveaux. Pour une part, d’ailleurs, l’essence même du droit international peut être vue comme une extension réglée et formalisée d’accords et de résolutions diplomatiques antérieures : le droit comme la confirmation formelle et le redoublement institutionnel d’accords dont la reconnaissance fait figure d’évidence rationnelle et universelle – comme le droit des réfugiés, de la mer, des prisonniers de guerre, des enfants, etc. Et même si chacune des deux superpuissances essaie toujours d’utiliser les fragilités et les faiblesses du droit international dans le but d’accroître son influence dans le monde ou encore de restreindre la puissance ou la crédibilité de son vis-à-vis, les deux acteurs ci-concernés ne cessent pourtant jamais de concevoir et de jouer leurs coups tactiques à l’intérieur des systèmes de référence délimités par les domaines de compétence propres au droit international – une action diplomatique à nouveau orientée et maîtrisée.

L’analyse diplomatique : une science rigoureuse dont il faut connaître les modèles théoriques et les principes dynamiques si l’on veut en arriver à l’élaboration d’un savoir rationnel, d’un savoir éprouvé sur son objet. C’est en effet en dégageant la Structure Organique du Système Mondial Intégré au cœur duquel se joue les actions diplomatiques des acteurs concernés que l’on peut arriver à «expliquer» la teneur des actions et des initiatives déclenchées par les acteurs présents, évaluer la valeur de ces actions et initiatives, prévoir la teneur des actions futures que pourraient mettre en pratique les acteurs présents …

Dr. J. Gerard Kennedy


article publié par International Diplomat France en collaboration avec l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 5 août 2020, VOL. L No.30, P.2, 5 et se trouve à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2020/08/h-o-5-aout-2020.pdf