Gary Bodeau pourra-t-il boucler la boucle à Washington ? par Léo Joseph

LA RÉBELLION PARVIENDRA-T-ELLE AU BOUT DE SES REVENDICATIONS ?

  • Jovenel Moïse : Mauvaises chances en série
  • Gary Bodeau pourra-t-il boucler la boucle à Washington ? par Léo Joseph

L’opposition démocratique contre Jovenel Moïse, en état de mobilisation récurrente depuis plus d’un an qu’elle se relance après chaque « pause » imposée par la réalité politique, s’est relancée encore cette semaine. Après la réunion de Mirebalais, où elle proclame avoir trouvé le consensus autour d’un projet de gouvernement, elle semble avoir trouvé un souffle nouveau. Puisqu’on a l’impression que les manifestants qui envahissent les rues, depuis dimanche, ou même avant, sont animés d’un autre esprit, celui de mener la campagne pour la fin du régime Tèt Kale de Nèg Bannan nan, jusqu’au départ de ce dernier. Opportunité construite, calculée ou le jeu du hasard, cette nouvelle lancée de la mobilisation coïncide avec une série d’événements assimilables à la mauvaise chance qui se sont déclenchés contre le résident du Palais national, dont le plus important serait la perte d’un puissant allié à Washington, qui lui vouait un appui accordé «obliquement», pour ne pas dire de manière clandestine, ou bien en totale discrétion. C’est ainsi qu’on peut exposer l’appui dont jouis- sait le président haïtien auprès de John Bolton, conseiller en sécurité nationale du président américain, Donald Trump, qui vient d’être acculé à démissionner. M. Bolton parti, Jovenel Moïse se retrouve dans ses petits souliers, car personne à Washington n’est en mesure de relancer l’«appui» qu’il trouvait auprès de l’ex-conseiller de Trump. Il y a fort à douter que Gary Bodeau, président de la Chambre basse, homme lige de Jovenel Moïse, dépêché rapidement à la capitale américaine, dans un vain effort de raccommoder Moïse avec d’autres mentors à Washington. Là où le bât blesse, Bolton n’avait pu développer une «politique américaine» envers Jovenel Moïse, il se contentait d’- entretenir une «bizarre relation» avec lui. C’est pourquoi, en dépit de la solidarité accordée à la politique anti-Maduro du Venezuela de Donald Trump, Jovenel Moïse n’a reçu rien en retour. C’est pourquoi aussi que le rêve de «millions tous neufs» que Bocchit Edmond et ses amis faisaient miroiter au pays s’est évanoui aussi magiquement qu’il avait été bâti.

À Haïti-Observateur, il n’y avait aucune illusion à l’égard du soi-disant ballon d’oxygène à Moïse dont se lamentaient les hommes politiques haïtiens op- posés au président haïtien. La perspicacité des affaires diplomatiques avait permis de comprendre que faute d’accorder une aide financière en urgence à Haïti, après que Jovenel Moïse eut lâché son ami/frère Nicolas Maduro, pour voter contre le gouvernement bolivarien, à l’Organisation des États américains (OEA), avec les États-Unis et ses amis de l’hémisphère, l’appui américain n’était pas au rendez- vous. Les événements qui ont été déclenchés par le départ de John Bolton de la Maison-Blanche donnent raison à H-O.

John Bolton écarté, Jovenel Moïse laissé tout seul

Dans la mesure où Jovenel Moïse a été mis dans l’obligation d’abandonner son bailleur de fonds le plus sûr, sans rien recevoir en retour, alors que la crise économique et financière à laquelle se trouvait confronté son gouvernement, depuis plus d’une année, continue de miner les assises de son pouvoir, il faut croire qu’il se retrouve tout seul, sans plus d’espoir de bénéficier de quelque chose pour «se mettre sous la dent».

Depuis le vote contre Maduro, voilà déjà plus d’un an, Jovenel Moïse s’est vu tenir la dragée haute par Trump, qui est resté impassible au «beau geste» de celui-là contre son «très bon ami» Nicolas Maduro. Cela prouve qu’à bien considérer, le président américain n’estimait avoir aucune redevance à l’égard d’un Jovenel Moïse rejeté dans son pays, en butte à la colère de son peuple cherchant à l’éjecteur de la résidence officielle de la présidence. C’était précisément de quoi il était question : Jovenel Moïse avait donné son vote contre son ami pour pouvoir bénéficier de la «tolérance» de Donald Trump. Point barre !

À la capitale américaine, des diplomates, qui se sentaient liés par la promesse du silence sur le statut d’Haïti et de Jovenel Moïse, s’estiment déliés de toute responsabilité à cet égard, maintenant que Bolton n’est plus conseiller du président. D’où les révélations faites sur le cas de celui-là.

En effet, dans le cadre de la politique agressive de Donald Trump vis-à-vis de Maduro, les Américains cherchaient à réunir une majorité de pays au sein de l’OEA pour mener à bien son agression contre l’héritier d’Hugo Chavez. Aussi Bolton s’était-il lancé dans la conquête de nouvelles adhésions contre Maduro. Contacté parle Département d’État, fait-on savoir, le chancelier haïtien, Bocchit Edmond, s’était empressé de faire le déplacement, car s’imaginant qu’il avait une bonne occasion de plaider la cause de son patron ayant grand besoin de fonds pour résoudre la crise qui risquait d’emporter son gouvernement. Mais ça a vite tourné au vinaigre.

Sans même avoir le temps de faire la plaidoirie relative à une aide financière immédiate quelconque au gouvernement Moïse, dit-on encore, dans les milieux diplomatiques, à Washington, Edmond s’était vu présenter la «pilule amère» : La délégation haïtienne a une chance unique d’apporter sa contribution au renforcement de la démocratie dans l’hémisphère en votant en faveur de la résolution relative à l’expulsion du Venezuela de Maduro de l’OEA. Bolton aurait précisé que vu les dérives de Jovenel Moïse et les accusations criminelles qui pèsent contre lui, en sus d’être confronté à la perspective de sa mise en accusation, le vote de la délégation haïtienne serait susceptible de favorise son maintien en poste. Autrement, devait en outre expliquer M. Bolton, Washington ne pourra plus continuer à cautionner Jovenel Moïse.

De toute évidence, ce dernier a sacrifié son amitié et sa reconnaissance envers le Venezuela et Nicolas Maduro sur l’hôtel des ambitions de Donald Trump, dans l’espoir de sauver sa présidence. Ce dernier était heureux de trouver un vote de plus contre Maduro, en la personne d’Haïti, moyennant rien accorder sous forme de qui pro quo à Haïti.

Plus besoin du vote d’Haïti contre Maduro

Il semble que le départ de Bolton ait immédiatement apporté un changement à la politique américaine envers Maduro. Car on laisse croire que le dossier du Venezuela est totalement pris en charge par Elliot Abrams. Ancien sous-secrétaire d’État pour les Affaires latino-américaine, il joue présentement le rôle d’« émissaire » du gouvernement Trump au Venezuela.

Dans le monde des diplomates, à Washington, on affirme qu’Abrams se trouverait « en pourparlers » avec Maduro, selon toute vraisemblance, à la recherche d’une issue à la crise entre Caracas et Washington. Dans de telles circonstances, des diplomates n’ont pas hésité à dire que le rôle d’Haïti dans la diplomatie américaine, à l’égard de Maduro, est «hors de sujet». Autrement dit, le vote d’Haïti n’est plus nécessaire pour Washington.

Tel est la situation qui porte certains observateurs à dire que Washington «a lâché» Jovenel Moïse. Mais la malchance a visité le président haïtien d’une autre manière. Il s’agit, pour des diplomates basés à Port-au-Prince, de la présence de représentants du CORE Group (ambassades américaine, française et canadienne) à la rencontre des partis d’opposition à Mirebalais, le dimanche 8 septembre. Un geste, selon eux, qui peut être interprété, tout au moins, comme un «clignotement des yeux», par rapport aux interventions publiques exprimées dans le passé, que l’opposition jugeait «partiales».


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 18 septembre 2019 Vol. XXXXIX no.37, et se trouve en P.1, 2, à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/09/H-O-18-sept-2019.pdf