En lisant Raymond Cassagnol… par Charles Dupuy

LE COIN DE L’HISTOIRE

  • En lisant Raymond Cassagnol par Charles Dupuy

Dans son livre, paru en 2004, Mémoire d’un révolutionnaire, Raymond Cassagnol consacre quelques bonnes pages aux mésaventures de certaines entreprises rentables pour le pays, mais que des politiciens arrivistes et trop cupides se sont appliqués à saborder. Cassagnol s’arrête en particulier sur le triste dossier de la figue-banane une industrie qui enrichissait le paysan haïtien et qui a malheureusement disparu sous Dumarsais Estimé.

Écoutons-le. « Avant Lescot, dit-il, la Standard Fruit avait le monopole de l’exploitation de la figue-banane et de son exportation. Elle faisait choux et rave: elle n’achetait pas de régime de moins de six pattes. Même si un régime avait dix ou douze pattes, il passait pour neuf. Les régimes de moins de neuf pattes étaient disproportionnellement déclassés. De plus, la Standard Fruit achetait par pattes et revendait au poids. Elle avait également ses propres plantations dans la vallée de l’Artibonite. D’autre part, elle n’achetait que la variété nommée gros Vincent, mais pas les Lacathans. Le gros Vincent [gros Michel ?] est la vraie banane.

Le président Lescot avait accordé un monopole de la figue-banane à Jean Élie, beau-frère de son fils Gérard Lescot. Jean Élie avait formé sa propre compagnie, la Habanex (pour Haitian Banana Export) et avait le monopole d’exploitation, si j’ai bonne mémoire, d’une partie du nord. […] La Habanex faisait régulièrement ses achats, jeudi et vendredi. […] Le gouvernement de Lescot disparaissant, Jean Élie continua ses opérations avec la même régularité. […] Après la chute de Lescot, vint la junte et ensuite le gouvernement de Dumarsais Estimé.

L’exploitation de la figue-banane avait la réputation d’être très lucrative. Les nouveaux venus ne purent résister à la tentation. C’est ainsi que la Hafrusco (Haitian Fruit Co), fut fondée avec comme actionnaires Harry et Éric Tippenhauer, les sénateurs Bourjolly et Roy, le député Philippe Charlier, et d’autres. Le capital social de la Hafrusco était pour le moins ridicule. Membre aussi de la Hafrusco était l’américain Courtland qui représentait les intérêts de ceux qui, aux États-Unis, finançaient les achats en Haïti. […] Parmi les actionnaires, le seul dont les intérêts n’étaient pas monétaires était Philippe Charlier. Il voulait s’assurer que les intérêts de ceux qui vivaient dans sa juridiction politique n’étaient pas lésés […]

Ce qui provoqua la crise était la mauvaise organisation et le peu de souci dont faisaient montre les actionnaires pour l’avenir de la figue-banane. Celle-ci était devenue la seconde denrée d’exportation après le café, avec tendance à la remplacer comme numéro un. L’attitude de ces messieurs est l’une des raisons principales de la dégradation future des finances d’Haïti.

Les valeurs affectées aux achats étaient mal gérées. Pour une petite compagnie comme la Hafrusco, il y avait trop de gros Zotobrés à dépendre de ses finances, car très probablement ils percevaient des salaires élevés, vu l’appétit de ces rapaces. Cassagnol nous décrit ensuite longuement la mauvaise gestion de la compagnie par ses dirigeants incompétents et toute la gabegie qui en résulta.

Un nouveau monopole fut accordé à une nouvelle compagnie dont je ne me souviens pas le nom, nous dit Cassagnol, dans le but évident de remplacer la Habanex. Cette compagnie fit fusion avec la Hafrusco qui battait de l’aile. Peu de temps après, le gouvernement d’Estimé rendit officielle la fermeture de la Habanex. Sans s’en rendre compte, il scellait le sort de la figue-banane en Haïti.

À la même époque, nous apprend Cassagnol, il y avait un Noir américain, idéaliste, ami de Fred Huchinson, Jimmy Plinton et de Perry Young, qui voulait établir une ligne aérienne internationale nommée: Haitian Liberian International Air Line. Tout avait été mis en place. Le capital nécessaire avait été déjà trouvé. Fred Hutchinson, pilote de renommée internationale, devait être le pilote en chef et serait assisté par Jimmy Plinton qui, plus tard, devint pilote de la TWA. Le projet avait été soumis au gouvernement d’Estimé et il ne manquait que son autorisation. Devant les exigences des membres du gouvernement qui réclamaient des prébendes pour l’obtention de la licence, les capitalistes noir américain qui s’étaient intéressés au projet qu’à cause du passé d’Haïti, décidèrent de tout laisser tomber. Haïti venait de perdre une opportunité unique par laquelle elle aurait accédé au marché international.

Plus loin dans son livre, Cassagnol nous raconte comment il a ouvert dans son bureau une lettre sans adresse de retour et qui portait la signature de Gontrand Rouzier. Celui-ci, l’ancien sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, à l’Information et à la Police générale, sous Lescot, demandait à un certain Philippe « de faire les démarches pour qu’il puisse retourner en Haïti, car il n’avait pas longtemps à vivre. Un examen médical avait révélé chez lui un cancer à la tête. Je tombai des nues, raconte Cassagnol, me demandant si c’était le même Gontrand Rouzier, arrogant, dont j’avais vu la fuite après le départ de Lescot ? Toujours est-il, je remis la lettre à Philippe et n’en ai jamais reparlé. Je ne sais quand ni comment Rouzier avait pu rentrer. C’était certainement avec la complicité de Paul Magloire. Ce n’est que fort longtemps après que le public eut vent de ce fait et comme l’Haïtien oublie vite, on a dit « Pauvre diable». C’était un prétexte. Il n’avait aucun cancer à la tête et Gontrand Rouzier put même prendre part à la campagne électorale qui suivit la chute de Magloire. Après les divers gouvernements, y compris le Conseil croupion, alors qu’un soir je me rendais chez Déjoie, à Babiole, qui est-ce que je vis sortir de chez lui ? Gontrand Rouzier en chair et en os ! ! ! Précisons ici pour le lecteur que Gontrand Rouzier avait été incarcéré à la chute de Lescot, en janvier 1946, que ses biens avaient été mis sous séquestre et qu’il ne fut libéré de sa prison pour des raisons de santé qu’en mars 1947. Né à Paris le 4 mars 1908, Gontrand Rouzier est mort à Port-au-Prince le 29 juin 1971.

Ces extraits sont tirés du livre de Raymond Cassagnol, Mémoire d’un révolutionnaire, pages 51 à 56 C.D. coindelhistoire@gmail.co m (514) 862-7185


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur (New York) édition du 23 septembre 2020, VOL. L No.37 et se trouve en P. 3 à :  http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2020/09/H-O-23-septembre-2020.pdf