Haïti : l’impunité au service d’un pouvoir piloté par la mafia par Éditeur

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  • Haïti : l’impunité au service d’un pouvoir piloté par la mafia par Éditeur

Au cours de ces dix dernières années, on ne cesse de répéter que les dirigeants du pays mettent Haïti sous l’empire de l’impunité, commettant, à qui mieux mieux, tous les actes que condamnent la Constitution et les lois, sans s’inquiéter le moindrement des conséquences fâcheuses de leurs actes. Rien n’empêche alors aux assassinats ciblés de se multiplier. Et de fait, c’est bien la réalité qui s’étale dans toute son insolence. Les meurtres en série perpétrés au cours de ces derniers jours interpellent le peuple haïtien à prendre les dispositions nécessaires pour chasser les criminels du Palais national.

Plusieurs assassinats ayant l’allure de crimes commandités ont été constatés, à la capitale, entre jeudi soir (27 août) et samedi (29 août), sans compter ceux qui ont été ratés. Mais celui de la soirée du vendredi au samedi s’est révélé des plus spectaculaires. Le meurtre de Me Monferrier Dorval, le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, éminent juriste, docteur en droit constitutionnel et professeur de droit, ébranle tous les secteurs sociopolitiques du pays, toutes les couches de la société. Dans la mesure où, au moins deux des victimes répertoriées, ce dernier week-end, avaient de sérieux malentendus avec le pouvoir, l’unanimité se fait par rapport à la question fondamentale : à qui profite le crime. À la lumière des dérives criminelles, dont Jovenel Moïse et ses proches collaborateurs liés à des crimes de sang agissant avec impunité, l’assassinat de Me Dorval s’inscrit dans la logique du climat de terreur qu’entend créer le chef de l’État pour prévenir toute mobilisation populaire contre lui.

En effet, le président Jovenel Moïse ne portait pas dans son cœur le défunt bâtonnier de Port-au-Prince, un des importants avocats de la SOGENER, propriété des Vorbe, dont le contrat avec le gouvernement a été résilié illégalement, par celui-là, évoquant des motifs spécieux. Dans cette partie de bras de fer juridique inventée de toute pièce par l’occupant du Palais national, la famille Vorbe et les actionnaires de cette compagnie sont devenus des bêtes à abattre par Jovenel Moïse. Ainsi que les avocats engagés dans la défense de leurs intérêts. Surtout que, Me Dorval, dont les sévères critiques de la politique PHTKiste de Moïse ne fait pas de cadeaux à l’équipe au pouvoir. Alors que celle-ci, déclarant la guerre systématiquement à Dimitri Vorbe, qu’elle accuse d’attitude irrévérencieuse à son égard et de manque de respect à la présidence, invente les moyens pour faire atterrir M. Vorbe en prison, son avocat s’applique à le défendre sans réserve. Surtout quand M. Dorval profite de l’occasion pour dénoncer les actes illégaux de Jovenel Moïse et les décisions arbitraires qu’il prend. Les observateurs pensent que les vérités par rapport au fonctionnement du régime Tèt Kale dirigé par Nèg Bannann nan, exprimées par le défunt ont signé son arrêt de mort.

D’aucuns pensent que la décision d’éliminer physiquement Monferrier Dorval est liée à ses recommandations basées sur l’expérience qu’il a faite, au fil des ans, par rapport aux dérives politiques suscitées par la Constitution de 1987, jugée source de tous les conflits irréconciliables ayant marqué la vie politique de la nation. Dans sa dernière intervention, lors d’une interview accordée au journaliste Robenson Geffrard, qui a été diffusée sur les ondes de Magic-9, il n’a point fait économie de paroles. Selon lui, la Constitution en vigueur ne peut pas tenir la route, arguant qu’une nouvelle charte fondamentale mérite d’être élaborée, avec l’actuel gouvernement ou bien sous l’empire d’une administration intérimaire, ou bien lors d’une transition, comme on ne cesse de le répéter. De toute évidence, cette idée implique la possibilité que cette initiative soit menée par une équipe autre que celle actuellement aux commandes. Et, parlant sans langue de bois, dans le cadre de ce même entretien, le bâtonnier défunt a laissé tomber cette phrase comme un couperet : « Le pays n’est ni gouverné ni administré ». Par ces mots, il résume les critiques mille fois formulées, dans la presse et dans les conversations privées, concernant la politique générale de Jovenel Moïse. Et, continuant dans cette lancée, il ajoute : «Nous avons un problème de régime politique. Il nous faut un autre gouvernement. Car le pays est bloqué ». Me Dorval soutient avec force : « En l’absence d’une nouvelle Constitution, les élections ne sont pas possibles ».

Assumant les propos qu’il a tenus, le défunt bâtonnier revendique le droit de se prononcer sur n’importe quel sujet. Aussi dit-il : « Je ne reçois d’ordre de qui que ce soit. Le président ne peut m’indiquer ce que je dois dire ». Il se lamente du galvaudage des institutions du pays tout en déclarant « On n’est plus fier d’être Haïtien ».

Voilà des perles de vérités sorties de la bouche de Me Dorval, qui n’entretenait aucune illusion à propos de Jovenel Moïse. Car faisant du mensonge son apanage, au point de l’intégrer à fond à sa politique nationale et étrangère, il ne laissait aucun doute qu’il était capable de « représailles » contre l’auteur de ses propos qui ont fait beaucoup de vagues politiques dans le pays. Mais ni Monferrier Dorval ni personne d’autre ne s’imaginaient que Jovenel Moïse et ses proches collaborateurs auraient connu une telle déchéance morale jusqu’à recourir à cet assassinat spectaculaire en vue de se venger de ces paroles, pourtant tout à fait en harmonie avec la vérité. Mais Jovenel Moïse s’était déjà endurci dans les crimes politiques, dont les victimes se trouvaient jusqu’ici presqu’exclusivement dans les bidonvilles. Car les assassinats perpétrés, au cours des deux dernières années, à La Saline, Cité Soleil, Carrefour-Feuilles, Tokyo, Bel-Air et autres, dont les exécutions ont été confiées aux gangs armés, sous les ordres de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, portent l’empreinte du Palais national. Selon toute vraisemblance, les stratégies et les motifs restent inchangés, excepté que les acteurs ont changé de nom. Quand on sait que les assassins à la solde du pouvoir se font la concurrence dans des missions criminelles, on peut se faire une idée de la manière dont les hommes de main de Jovenel Moïse se sont empressés d’exécuter Me Dorval.

Le chef d’État et ses hommes de main peuvent bien s’exagérer leur talent de tueurs avec l’assassinat de Monferrier Dorval. La levée de boucliers internationale déclenchée par ce meurtre risque d’avoir des répercussions insoupçonnées sur le régime PHTKiste. Et la vague de protestations et de condamnations qu’elle a suscitée, ainsi que le sentiment de révolte générale qu’elle a entraîné, ont le potentiel de prendre l’allure d’un mouvement capable de déboucher sur une rébellion totale. Autrement dit, après tant d’assassinats commis, par les deux régimes PHTKistes, (Martelly et Moïse), l’actuel occupant du Palais national peut en avoir commis un de trop.

De toute évidence, les réactions provoquées par le meurtre du bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince témoignent du ressentiment éprouvé à tous les niveaux de la société haïtienne, désormais en mode de rébellion contre Jovenel Moïse et ses thuriféraires. Depuis qu’a été annoncée la nouvelle du crime perpétré sur la personne de l’éminent avocat, les échos des cris de révolte sont annoncés dans la presse haïtienne, au pays comme à l’étranger, ainsi que dans les médias sociaux. On en veut pour preuve les manifestations programmées par différents groupes, notamment des organisations politiques et socioprofessionnelles autour d’un seul et même objectif : demande de justice pour le bâtonnier de Port-au-Prince, et la fin de l’insécurité. Mais rien n’exclut la possibilité que ces manifestations en cascade annoncées prennent l’allure d’une mobilisation générale pour exiger la fin, immédiate et sans condition, du mandat de Jovenel Moïse. Après l’assassinat de M. Monferrier Dorval, qui témoigne d’une escalade des assassinats d’État, le peuple haïtien, qui ne veut plus d’une équipe de mafiosi au timon des affaires, ne peut plus attendre la date du 7 février 2021 pour que Jovenel Moïse remette les clés du Palais national.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur New York, VOL. L No. 34, édition du 2 septembre 2020, et se trouve en P.10 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2020/09/H-O-2-september-2020.pdf