Roland Pierre-Charles: Haïti a perdu un fils adoptif Par Louis Carl Saint Jean

ROLAND PIERRE-CHARLES EST DÉCÉDÉ

  • Haïti a perdu un fils adoptif Par Louis Carl Saint Jean
  • NÉCROLOGIE

La Martinique a perdu un fils authentique. Haïti a perdu un fils adoptif. Je viens de perdre un très bon ami. L’accordéoniste et pianiste martiniquais Roland Pierre-Charles n’est plus. Notre frère est décédé le 25 octobre 2019, à Paris. Il avait 71 ans.

C’est notre ami commun, Kébreau Jean, ancien trompettiste des orchestres Volcan des Gonaïves, Tropicana de la Martinique et Les Gais Troubadours de la Martinique, qui m’a annoncé cette mauvaise nouvelle le lendemain, aux environs de 22 heures.

Madame Catherine Pierre-Charles, la charmante épouse du défunt m’a appris que celui-ci a rendu l’âme à l’Hôpital de La Croix Saint-Simon, dans le 20e arrondissement, à Paris, vendredi dernier. Il était aux environs de 17 heures. Roland est décédé des suites d’une longue maladie chrétiennement supportée.

C’est le 12 octobre dernier qu’on s’est parlé pour la dernière fois, Roland et moi. Il m’avait appelé pour me donner le numéro de téléphone de l’excellent batteur et compositeur Yves-Arsène Appolon dont j’avais grandement besoin pour une entrevue. Ce jour-là, je ne l’avais pas retenu pendant trop longtemps au téléphone vu qu’il se trouvait alors à l’hôpital.

Deux jours plus tard, lorsque je l’ai appelé pour avoir de ses nouvelles, il n’a pas répondu. Quelques minutes plus tard, plus précisément à 13 h 18, il m’a envoyé ce court message via WhatsApp: «Je te rappelle plus tard.» Et il ne l’a jamais fait. C’est ce même jour, le 14 octobre, que j’ai appris à Yves Arsène Appolon et à Yvon «Kapi» André que leur excellent ami était hospitalisé. C’est alors que la figure emblématique des Skah-Shah avait compris la raison pour laquelle Roland ne répondait pas non plus à ses multiples coups de fil.

Contrairement à ses habitudes, il ne m’appelait plus et faisait souffrir mes appels. Il ne répondait même pas à mes textos. À dire vrai, cela ne m’avait pas trop inquiété, pensant qu’il allait se rétablir promptement. Mais ce n’était pas la volonté de Dieu!

Roland Pierre-Charles était né à la Martinique le 11 septembre 1948. Il était le fils d’Eugène Pierre-Charles et de Pierrette Cléry. Son père a été maire de la commune de Saint-Pierre, à la Martinique, du 24 juin 1962 au 20 mars 1977.

Roland Pierre-Charles aimait charnellement Haïti. Et je n’exagérerai pas en affirmant qu’il était mieux imprégné de l’histoire et la culture de notre pays beaucoup mieux que plusieurs Haïtiens de sa génération, et même mieux que d’autres plus âgés que lui. Contrairement à beaucoup de nos concitoyens – parmi eux, peut-être également beaucoup de dirigeants haut placés-, il pouvait entonner sans hésitation les cinq couplets de «La Dessalinienne», l’hymne national de la République d’Haïti. En outre, il connaissait parfaitement l’histoire d’Haïti, spécialement l’histoire des guerres révolutionnaires qui ont culminé sur la glorieuse épopée du 1e janvier 1804. Tout comme le génial pianiste guadeloupéen Alain Jean-Marie, un autre ami sincère d’Haïti, Roland Pierre-Charles aimait déclarer avec beaucoup de fierté: «Tous les peuples noirs, à cause du 1e janvier 1804, ont une dette éternelle envers Haïti.»

Que les lecteurs me pardonnent cette petite digression. Alain Jean-Marie m’a dit, dans ce même ordre d’idée : «Par respect pour l’héroïsme des Haïtiens prouvé lors du Combat de Vertières, dans chacun de mes concerts, je joue au moins deux morceaux du terroir haïtien.» Et je n’oublierai jamais qu’après le séisme du 12 janvier 2010, Roland Pierre-Charles et Alain Jean-Marie, furent les deux premières personnes qui ne sont pas nées en Haïti (Je ne peux pas les appeler «étrangers») qui, le lendemain de cette catastrophe, m’ont appelé pour me présenter des mots de sympathie et de réconfort. Voilà des hommes qui aiment effectivement et sincèrement notre chère Haïti. Voilà des artistes que nous aurions dû inviter chez nous et présenter comme modèles à la jeunesse haïtienne.

Roland Pierre-Charles a fait ses débuts très tôt dans la musique. Webert Sicot, le génial saxophoniste haïtien, est le premier musicien haïtien qui l’a influencé. D’ailleurs, c’est chez ses parents, à Fort-de-France, que plusieurs musiciens de «Flèche d’Or d’Haïti » étaient logés en été 1963 lors d’une tournée de cet orchestre à la Guadeloupe et à la Martinique. (Références: Jean Séjour et Emilio Gay). C’est alors que, épaté par le jeu d’Eddy Prophète, il commence à faire de l’accordéon son instrument de prédilection. Plus tard, il ne restera guère insensible au jeu de Richard Duroseau, le demi-dieu de l’accordéon haïtien.

À l’arrivée de la première vague des musiciens haïtiens à la Martinique au début des années 1960, le jeune Roland s’intéresse davantage à notre musique en général et au compas direct et à la cadence rampa, en particulier. D’abord, il fait du pianiste Félix «Féfé» Guignard, premier maestro de l’Orchestre Tropicana de la Martinique, son idole. Ensuite, Eddy Prophète, le successeur de ce dernier au sein du même orchestre (comme pianiste seulement) deviendra, m’a-t-il toujours avoué, «un de mes pianistes et accordéonistes préférés».

En 1964, Roland Pierre-Charles, alors âgé de 16 ans, jouera au sein de l’ensemble Abricot Pala- ce. Rappelons que, pendant à peu près six mois, en 1966, ce groupe a eu comme orchestrateur et compositeur, le grand et inoubliable Michel Desgrottes, un des noms qui sonnent fort dans la musique haïtienne, aussi fort que la cloche de la paroisse de Sainte Anne, au Morne-à-Tuf, le cher quartier de Port-au-Prince qui m’a vu naître et grandir.

Dans les années 1970, Roland Pierre-Charles fera partie du groupe mythique La Perfecta. En 1976, il deviendra un des membres fondateurs de L’Opération 78, ensemble musical mis sur pied parle guitariste Simon Jurad. Il jouera alors en la compagnie de deux excellents musiciens haïtiens : le tromboniste Jacques Charmant et Gervais Guirand (Gervais Nerva), l’ancien trompettiste du «maestro difficile», le grandissime Webert Sicot.

Roland Pierre-Charles connaissait parfaitement l’histoire de la musique haïtienne. Certainement, il avait fait ses premières armes à l’époque d’or du compas direct et de la cadence rampa, qu’il aimait beaucoup. Cependant, en tant qu’homme éduqué, en tant que musicien éduqué, il savait qu’Haïti comptait beaucoup plus d’autres genres musicaux qu’on aurait dû valoriser et exploiter. Et cela aurait été tout simplement pour la gloire de notre nation exceptionnelle que nous galvaudons quotidiennement, obéissant à des intérêts mesquins! Franchement, le général et diplomate Saint Surin François Manigat, grand-père de l’ancien président Leslie François Manigat, avait raison de larmoyer sur son lit de mort à Paris en été 1900 : «Haïti, tes fils dégénérés t’ont abandonnée !»

Plus d’une fois, Roland Pierre-Charles se lamentait sur le fait que nous avons délaissé les vrais rythmes et les valeurs culturelles de notre pays. Et comme résultat, notre musique, et le compas direct également, se trouvent depuis près d’un quart de siècle dans un état de régression, proche d’un «tyouboum» national. Pour ne pas admettre cette triste réalité, on doit être de mauvaise foi ou bien en quête d’une vaine et frivole gloire ou de la sympathie de certains, question d’arrondir, en certaines circonstances, nos fins de mois précaires. C’est que Roland Pierre-Charles, lui, n’était pas un «nègre dégénéré». Il était plutôt non seulement un «chabin fondamental», mais aussi un «nègre fondamental». Notre immortel héros Jacques Stéphen Alexis aurait vu en notre frère «un enfant de l’avenir»! Bien sûr, Roland Pierre-Charles admirait Nemours Jean-Baptiste et Webert Sicot; bien sûr, il aimait et jouait le compas direct et la cadence rampa, mais guidé par son éducation et sa culture, il déclarait toujours : «Occide Jeanty, Antalcidas Murat, Augustin Bruno, Guy Durosier et Werner Jaegerhuber sont les musiciens haïtiens qu’on aurait dû vraiment honorer.» Franchement, je ne connais pas beaucoup de septuagénaires haïtiens – et même certains octogénaires – pouvant faire cette déclaration que tous ceux qui connaissent la culture haïtienne trouveront tout simplement juste. Mais que voulez-vous quand un pays est dirigé par des hommes qui ne connais- sent ni son histoire ni sa culture ! Ni sa musique, surtout !

Et que voulez-vous quand ceux qui auraient pu redresser la situation – et parmi eux, de brillants intellectuels et des directeurs d’opinion s’il vous plait! – sacrifient tout ce qu’il y a de noble, de beau et de magnanime dans les valeurs culturelles et musicales haïtiennes au profit de leurs propres «business» musicales soit à Miami ou à New York soit à Pétion-Ville ou à Port-au-Prince. Et, pour emprunter ce passage biblique, nul ne peut servir deux maîtres! Ou bien il s’attachera à l’un (son «business») et méprisera l’autre (l’art haïtien, la culture haïtienne, la musique haïtienne)! C’est exactement ce qui nous est arrivé! Et de grâce, ne tirez pas sur le messager; tirez de préférence sur le message. Comprenne qui pourra!

Et ceux qui ne connaissent rien de rien de la musique haïtienne ont droit de cité ! Des gens que ni Antoine Hérard ni Jean Dominique ni Herby Widmaier n’auraient jamais embauché comme hoqueton quelques années de cela sont devenus de nos jours chroniqueurs d’art et de musique. Et qui pis est, en dépit de leur élocution résolument bancale, à côté de leur pauvre connaissance dans le domaine qu’ils animent, ils sont applaudis et loués par des intellectuels! Et, par contre, ceux qui font des efforts, des recherches sérieuses sont mis à l’index. Et cela, une fois de plus, par des intellectuels ! C’est donc un monde à l’envers! Et c’est dommage! C’est franchement dégueulasse, comme aimait dire notre ami défunt !

Au début des années 1980, Roland Pierre-Charles s’installe à Paris. Il y collabore avec plusieurs musiciens, faisant jouir au monde entier de la beauté de la musique martiniquaise. Dans la ville-lumière, il a joué pendant plus deux années à La Chapelle des Lombards au sein de l’ensemble musical de Pierre Blain. L’inoubliable chanteur haïtien, encouragé par son talentueux pianiste et accordéoniste, avait intégré plu- sieurs anciennes chansons du folklore de Saint-Pierre, dont la très connue «Nèg gen move mannyè», dans le répertoire de son groupe. Rappelons que cette chanson pierrotine a été popularisée chez nous, en 1961, d’abord par Toto Bissainthe et ensuite par le Jazz des Jeunes avec la voix du féerique chanteur Gérard Dupervil. Très attaché au folklore haïtien, «Général Jean-Baptiste», «Latibonit O», «Wongòl O» et tant d’autres encore faisaient partie des pièces préférées de Roland Pierre-Charles.

Notre frère était très apprécié des musiciens haïtiens qui avaient fui le pays dans les années 1960 pour s’établir à la Martinique. Félix Guignard, Kesnel Hall, Pierre Blain, Emilio Gay, Jacques Michelin, Gérard Antoine Noël, Joseph Prophète, Kébreau Jean et d’autres encore ont toujours salué en lui un ami sincère d’Haïti. Ceux de la génération des «mini jazz», qu’il s’agisse d’Yvon «Kapi» André, d’Yves Arsène Appolon, et d’autres encore, ne tarissent pas d’éloges sur notre «chabin fondamental». C’est ce matin, dimanche 27 octobre, que Kapi, figure légendaire du Tabou Combo, m’a appelé pour me dire que Roland Pierre-Charles mérite bien l’hommage des Haïtiens.

Personnellement, Roland va beaucoup me manquer. Je prenais plaisir à parler à ce frère bien éduqué et bien poli de la culture haïtienne, de celle de la Martinique et surtout celle de Saint Pierre d’où étaient originaires ses parents. Bien qu’il eût passé une bonne partie de son enfance et de son adolescence et plus de la moitié de sa vie en France, son cœur était resté jalousement attaché à la Martinique. D’ailleurs, il répétait toujours non sans fierté : «Moi, je suis Martiniquais et Pierrotin».Il était très fier de la Martinique et de Saint-Pierre, très fier de sa race, de sa culture, de la biguine, de lamazurka et des autres genres musicaux de la merveilleuse «île aux fleurs».Rien, en ce qui a trait à l’histoire et à la culture de la Martinique et de Saint Pierre, ne lui échappait.

En fait, Roland était fier d’être Nègre. Il adorait tout ce qui était nègre. Il adorait Haïti et sa culture, pendant que «les fils dégénérés» du pays ont réduit sa si belle culture à sa plus simple expression. C’est Roland qui, en 2006, m’avait envoyé l’introuvable livre «Les Danses Folkloriques Haïtiennes» de l’ancien brillant ethnologue haïtien Michel Lamartinière Honorat et une vingtaine d’exemplaires du Bulletin du Bureau d’Ehtnologie d’Haïti. Je les ai depuis gardés comme des reliques. Évidemment, il adorait Aimé Césaire. Cependant, fol amoureux de l’École indigéniste, il aimait beaucoup Carl Brouard, Jean Brierre et d’autres poètes issus de ce merveilleux mouvement littéraire haïtien.

Par la mort de Roland Pierre- Charles, la Martinique a perdu un fils authentique et Haïti un fils adoptif. Le destin a voulu qu’il parte sans assister à la renaissance de notre «Haïti chérie». Puisse Dieu, dans sa grande mansuétude, avoir pitié de cet admirable artiste et l’accueillir favorablement dans son ciel de gloire et de félicité.

Paix à ton âme, Roland! Louis Carl Saint Jean louiscarlsj@yahoo.com Dimanche 27 octobre 2019


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur édition du 30 octobre 2019 Vol. XXXXIX No.42, et se trouve en P. 13 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/10/H-O-30-octob-2019.pdf