Roger Petit-Frère, « La force tranquille », n’est plus par Carl Saint Jean

Roger Petit-Frère, « La force tranquille », n’est plus

  • IN MEMORIAM par Louis Carl Saint Jean

Lorsque mon ami et ancien camarade de l’INAGHEI Philippe Fucien Brun m’a appelé hier soir pour m’apprendre l’affligeante nouvelle de la mort de notre ancien professeur Roger Petit-Frère, j’ai ressenti une profonde douleur. Cela était dû au fait que, selon moi, par le départ de ce grand homme pour l’au-delà, notre pays a perdu non seule ment un excellent professeur, mais surtout un fils authentique et un vrai patriote.

C’est en été 1979 que j’ai rencontré le professeur Petit-Frère pour la première fois. C’est mon devancier Leroy Pierre-Gilles, alors rédacteur au Nouvelliste, qui m’avait fait faire sa connaissance à l’Auditorium de l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague. Ce soir-là, comme Leroy et moi, il y était venu assister à une conférence que prononçait le Frère Raphaël Berrou sur « Gouverneurs de la rosée », l’un des joyaux que Jacques Roumain a ciselés pour nos lettres.

Un an plus tard, M. Petit-Frère allait devenir mon professeur à l’INAGHEI. Le peu de temps que j’ai passé au sein de cette institution avant mon départ pour l’étranger m’avait permis de découvrir en lui un homme simple, un homme de caractère. En effet, à l’époque, le professeur Petit-Frère faisait partie de nos intellectuels qui avaient refusé de pratiquer ce que nos frères africains aiment appeler « la politique du ventre », suite à la publication, en 2006, de l’ouvrage «L’État en Afrique : la politique du ventre » du politologue français Jean-François Bayart.

Cette politique, prise dans un contexte sensiblement différent de celui proposé par M. Bayart, je le rappelle, consiste à stipendier sa plume et son esprit afin de jouir de certains petits avantages matériels qu’offre un régime politique quelconque ou n’importe quelle autre entité puissante. Et à l’époque qui nous intéresse – fin des années 1970 et début de la décennie 1980 ―, à l’époque donc de la course effrénée vers la richesse entre «les dinosaures et les jeunes loups », on doit admettre que beaucoup d’intellectuels, par manque de courage, avaient trahi leurs convictions en acceptant de déblatérer des hérésies auxquelles ils ne croyaient même pas. Pas Roger Petit-Frère ! Il était toujours resté égal à lui-même, toisant souverainement les enivrements du pouvoir.

On se sentait toujours bien dans sa peau en la présence du professeur Petit-Frère. Par sa simplicité, il me rappelait curieusement l’historien Gérard Mentor Laurent, un de mes anciens professeurs à qui je vouerai jusqu’au fond de ma tombe une très grande admiration. Il était aussi simple qu’il était possible de l’être. Cela tant dans la salle de classe que n’importe où ailleurs. Contrairement à certains autres professeurs un peu ostentatoires et « gran panpan », M. Petit-Frère se montrait toujours attentif aux besoins de chaque étudiant. D’ailleurs, en octobre 1981, beaucoup d’entre nous aimaient l’appeler « la force tranquille », expression empruntée du slogan que Jacques Séguéla avait donné quelques mois auparavant à la campagne de François Mitterrand.

Je donne un simple exemple pour illustrer la simplicité de l’homme. Je me rappelle que j’avais besoin de traiter un sujet sur la politique agraire de Dessalines, mais il me manquait certaines données pour étayer quelques assertions avancées. Or, en ce temps-là, les choses n’étaient pas aussi faciles comme elles le sont aujourd’hui, grâce aux avancées technologiques dans différents domaines. Au courant de ma tracasserie, sans hésiter une seconde, il m’a invité chez lui et m’a permis de prendre des notes pendant une journée entière. Et elles me sont restées utiles jusqu’à ce jour.

Par sa pondération et sa sagesse, j’avais également vu en M. Petit-Frère une certaine ressemblance avec une autre de mes idoles, le professeur Edner Saint-Victor, nom que je ne cesserai jamais de citer. Nous sommes en 1980-1981. La jeunesse scolaire et universitaire, galvanisée par les merveilleux éditoriaux de Jean Dominique, les écrits magistraux de Me Grégoire Eugène dans sa revue Fraternité, la bravoure du pasteur et leader politique Sylvio Claude, les prises de position courageuse de Me Gérard Gourgue, œuvre presque ouvertement à la chute du régime.

À chaque fois que certains d’entre nous voulaient prendre une décision dictée par l’émotion, Roger Petit-Frère nous rame nait toujours à la raison, nous conseillant : « Mes fils, ce n’est pas le meilleur moment d’agir par la force. Ne soyez pas des chairs a canon ». Et Dieu seul sait combien de jeunes y avaient laissé leur peau ! Comme symbole de cette lutte, nous ne saurions oublier, par exemple, le courage, la bravoure et l’héroïsme du journaliste Gasner Raymond, assassiné lâchement en juin 1976 par les exécuteurs des sales besognes du pouvoir. Il n’avait que 23 ans !

En plus de sa pondération et de sa sagesse, M. Petit-Frère était un excellent pédagogue. Il présentait ses cours avec beaucoup de clarté. Comme Hédouville avait dit de Toussaint Louverture, en 1798, je peux dire autant de mon ancien professeur quand il se trouvait dans la salle de classe: « Cet homme crée l’ouverture partout ! » En effet, en un rien de temps, il rendait clairs les points les plus obscurs. Et je suis fier de dire que les enseignements que j’ai reçus de lui à l’INAGHEI m’ont été utiles, même dans les universités américaines. Les exposés de M. Petit-Frère n’avaient rien à envier à ceux présentés par certains professeurs étrangers qu’on affuble, parfois à tort, du titre de «scholars». Grâce à ses polycopiés de cours, que j’ai gardés comme une relique, je n’ai eu, en effet, aucune difficulté à suivre les cours d’histoire et de sciences politiques dispensés par les «scholars» d’ailleurs. Bien au contraire !

Cependant, le temps et la maladie avaient un peu ôté du «punch » du professeur Petit-Frère. Même si physiquement il était visiblement diminué, intellectuellement, il n’avait pas perdu grand-chose de son aplomb. Les rares fois que je le voyais sur un plateau de télévision, j’avais ressenti un petit pincement au cœur, constatant, il va de soi, que ce n’était plus le même homme de l’année universitaire inoubliable que j’avais passée à l’INAGHEI au début de la décennie 1980. J’avais toujours toutefois savouré la joie d’entendre sortir de ses lèvres des paroles empreintes de patriotisme.

Franchement, M. Petit-Frère est parti au mauvais moment. Il est parti à un moment où le pays a tellement besoin d’hommes de valeur pour l’aider à retrouver ses repères. Selon moi, il était l’un des rares citoyens qui avaient merveilleusement déplacé tous ses pions sur l’échiquier national au cours de son existence. Sans aucun doute, il avait d’autres rêves plus grandioses pour la jeunesse haïtienne, mais il n’a pu les concrétiser, paralysé par le chaos fabriqué par des médiocres et des égoïstes qui ne trouvent leur plaisir que dans la corruption.

En tout cas, ce grand homme, cette « force tranquille », a fait son chemin. Il a rempli sa mission. Avec brio ! Avec un rare bonheur ! Il est parti la conscience claire et tranquille. L’homme a servi son pays avec excellence. Désormais, quand on parle des grands professeurs qui ont marqué la vie universitaire d’Haïti au cours des cent dernières années, je pense qu’il ne sera pas une exagération de mettre à côté du nom des Leslie Manigat, des Suzanne Comhaire-Sylvain, des Massillon Coicou, des Pradel Pompilus, des Suzy Castor, des René Carré, des Roger Gaillard, des René Piquion, des Mirlande Hyppolite Manigat, des Gérard Gourgue, des Grégoire Eugène, des Hubert de Ronceray et d’autres encore celui de Roger Petit-Frère.

Que la terre de nos ancêtres lui soit légère ! Adieu, grand frère !

Louis Carl Saint Jean louiscarlsj@yahoo.com 9 août 2019


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 21 août 2019 Vol. XXXXIX no.32/33, et se trouve en P.3 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/08/H-O-21-aout-2119.pdf