Ma Réponse au Ministre des Affaires Étrangères par Raymond Alcide Joseph

Ma Réponse au Ministre des Affaires Étrangères par Raymond Alcide Joseph

Ce texte est publié ici, à Haïti-Observateur, après que Le Nouvelliste eut ignoré notre demande d’hospitalité, durant plus de deux semaines, sans réagir, depuis que le document a été expédié au rédacteur en chef. Nous pensons que ce dernier doit avoir de bonnes raisons d’avoir cette attitude. Mais il est aussi de notre devoir de remettre les pendules à l’heure par rapport au dossier des lobbies, qui suscite tant d’intérêts.

Dans un article signé Jean Daniel Sénat, Le Nouvelliste du 19 juillet courant laisse parler le ministre des Affaires étrangères sous le titre suivant : « Bocchit Edmond : ‘Nous ne sommes pas le premier gouvernement qui paie les services de lobbyistes aux États-Unis’ ». En guise de réponse relatives aux millions versés à des lobbyistes, tandis que le personnel diplomatique et autres employés de l’État passent des mois sans être rémunérés.

En effet, le ministre est cité suite à sa prestation sur Magik9, vendredi (18 juillet), disant « ne pas comprendre pourquoi cet acte suscite autant de commentaires ». Il avance : « Parce que ce n’est pas le premier gouvernement dans l’histoire d’Haïti à payer des lobbyistes à l’étranger. Cette pratique existait avant ce gouvernement et se poursuivra à l’avenir avec les futurs gouvernements. C’est la réalité de Washington ».

Le ministre Edmond s’est lancé dans des explications pour faire croire que les lobbyistes sont incontournables. D’ailleurs, argumente-t-il, on en a besoin « notamment pour des dossiers comme le TPS, le CBTPA, la loi Hope et Help, etc. ».

Pour l’histoire, Monsieur Edmond se trompe quand il fait un amalgame des gouvernements qui ont existé et qui existeront à l’avenir, qui avaient et qui auront tous besoin de lobbyistes, car «c’ est la réalité de Washington ».

Pour avoir été deux fois en charge de l’ambassade d’Haïti à Washington ― d’abord sous le gouvernement de la première femme élevée à la présidence d’Haï ti, Mme Ertha Pascal Trouil lot, puis sous l’administration du gouvernement de transition Alexandre-Latortue, ayant été retenu par feu le président René Préval, qui m’avait demandé de rester en poste, parce qu’on avait besoin de mon expertise, surtout pour la loi HOPE en discussion alors, je me porte en faux contre les déclarations du ministre Edmond.

Sous Mme. Trouillot, le gouvernement n’avait pas utilisé l’argent du pays pour enrichir des lobbyistes. Chargé d’Affaires auprès du gouvernement des États-Unis et représentant le gouvernement de mon pays auprès de l’Organisation des États Américains (OEA), j’avais mis à contribution mes contacts au Congrès et travaillé directement avec le secrétaire général de l’OEA d’alors, le Brésilien Baena Soares, pour signer l’accord permettant l’arrivée au pays des premiers observateurs électoraux étrangers, sans armes, pour les élections du 16 décembre 1990. Car il ne fallait pas permettre que se répétât le massacre de la Ruelle Vaillant, lors du premier scrutin qui était noyé dans le sang.

En huit mois, sans l’aide de lobbyiste, et n’ayant pas suffisamment de temps pour subir l’enquête réglementaire menée par le Département d’État sur les personnes désignées ambassadeurs, j’ai pu tout faire avec le personnel à ma disposition, y compris le futur ambassadeur Harold Joseph, pour permettre au gouvernement de s’acquitter de sa mission, savoir l’organisation des premières élections démocratiques d’Haïti. Comme on le sait, le président Jean-Bertrand Aristide fut élu par une écrasante majorité. Une fois les élections terminées, je rédigeai ma lettre de démission que Mme Trouillot n’a pas acceptée, expliquant que ce sera au prochain gouvernement d’en décider, car Washington est un poste trop important pour le laisser juste à ce moment. Je suis donc resté au poste, ayant eu soin de signer tous les rapports adressés au ministère des Affaires étrangères en tant que « Chargé d’Affaires démissionnaire », jus qu’ en avril 1991, quand le nouveau gouvernement avait enfin demandé au second diplomate en charge, Harold Joseph, de prendre la relève.

Nommé une nouvelle fois chef de la Mission diplomatique d’Haïti à Washington, en mars 2004, par le gouvernement intérimaire du président Boniface Alexandre et du Premier ministre Gérard Latortue, comme Chargé d’Affaires, je fus désigné ambassadeur un an plus tard, encore sans l’aide de lobbyistes pour accomplir la tâche, bien que ces derniers eurent fait leur beurre sous le gouvernement Lavalas du président Aristide. À noter que, j’ai dû nettoyer les écuries d’Augias, notamment mettre de l’ordre dans la section des passeports qui avait été utilisé par le précédent gouvernement comme vache à lait pour financer des projets personnels, tandis que les employés de l’État n’étaient pas payés, comme c’est le cas aujourd’hui. Sans doute c’est ce à quoi se réfère le chancelier Edmond.

Pour éviter que je démissionne, comme je l’avais fait auparavant, fin 1990, après les élections, aussitôt élu, en 2006, le président Préval avait utilisé les bons offices de son ami Robert « Bob » Magloire, à New York, aussi mon ami, pour me demander de ne pas démissionner, car on avait besoin de moi pour mon expertise, surtout avec le dossier HOPE. J’ai bien expliqué dans mon livre, publié en janvier 2015 ―FOR WHOM THE DOGS SPY, Haïti : From the Duvalier dictatorships to the Earthquake, Four Presidents and Beiyond ― comment j’ai pu avoir la loi HOPE première version avec un Congrès à majorité républicain, ainsi que la loi HOPE deuxième version, avec un Congrès majoritairement démocrate. Puis, suite au séisme du 12 janvier 2010, le président Barack Obama nous a donné HELP. Tout cela, sans débourser un sous au profit des lobbyistes. Alors, pourquoi le ministre Edmond pense-t-il que les lobbyistes sont nécessaires pour faire avancer de tels dossiers ?

Soucieux de me rassurer que les autorités du pays, surtout sous le gouvernement intérimaire Alexandre-Latortue, n’avaient mené aucune action non conforme aux normes, j’ai contacté, samedi dernier, l’ex-Premier ministre Latortue pour lui demander si le gouvernement avait recours à des lobbyistes à mon insu. Il m’a dit : « Ray, tu sais bien que quand on a la compétence, on n’a pas besoin de lobbyistes, que je considère comme des mercenaires. Le problème des gouvernements, qui ont recours aux lobbyistes, ce sont ceux qui font fi de la compétence des nationaux, qu’ils soient ambassadeurs, ministres et même du secteur privé des affaires en cas de besoin ». Puis il enfonce le clou : « Si on a la compétence, quoi faire de lobbyistes qui engloutissent des millions, tandis que nos diplomates mangent la vache enragée ».

Alors, que M. Edmond sache, une fois pour toutes, que les lobbyistes ne sont pas réellement « la réalité du système à Washington», mais entrent plutôt dans le cadre d’une stratégie visant à détourner des millions de dollars qui auraient pu servir à payer des diplomates compétents ainsi que d’autres employés de l’État privés de leurs rémunérations depuis des mois.

RAJ, New York, 20 juillet 2019


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 31 juillet 2019, Vol. XXXXIX no. 30, et se trouve en P.1, 14 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/07/H-O-31-juillet-2019.pdf