17 tonnes de cocaïne interceptées à Philadelphia par Léo Joseph

17 tonnes de cocaïne interceptées à Philadelphia par Léo Joseph

  • Y-a-t-il un lien quelconque avec le Manzanares ?
  • LA MAFIA INTERNATIONALE DE STUPÉFIANTS ET LE «BATEAU SUCRÉ»

Les autorités fédérales, à Philadelphia, Pennsylvania, ont intercepté un cargo qui transportait 17 tonnes ou 30 000 livres de cocaïne. La marchandise interdite, se trouvait entassée dans plusieurs conteneurs, ont une valeur marchande d’environ USD 1,1 milliard $, soit plus de mille fois la quantité de drogues que le bateau battant pavillon panaméen, le Manzanares, avait à son bord quand il jeta l’ancre au Terminal Varrreux, en avril 2015.

Reste à déterminer s’il existe un lien quelconque entre les importateurs de la cocaïne transportée par le Manzanares et le cargo arraisonné à Philadelphia. Dans la mesure où il existe des similarités stratégiques par rapport aux deux transactions, il a été évoqué l’idée que les importateurs des drogues que transportait le Manzanares et ceux du MSC Gayano se connaissent et pourraient bien être partie prenante de l’expédition destinée aux Pays-Bas, destination finale de la cargaison de ce dernier bateau.

En effet, le MSC Gayano reste ancré au Packer Marine Terminal de Philadelphia, depuis mercredi 19 juin 2019, suite à sa saisie par les agents fédéraux, notamment ceux de la Drug Enforcement Administration (DEA). Ces derniers avaient décidé de confisquer le navire après l’avoir arraisonné et trouvé de la cocaïne dans un premier conteneur. Des fouilles subséquentes ont révélé qu’un total de 17 tonnes, soit 30 000 livres de la substance interdite, étaient entassées dans sept conteneurs. De toute évidence, les passeurs de drogue avaient procédé de cette manière afin de tromper la vigilance des autorités.

Bien que le MSC Gayano et son équipage aient été saisis par les autorités américaines depuis le 17 juin, ce n’est que près d’une semaine plus tard, c’est-à-dire le 23 juin, que les faits relatifs à cet incident ont été communiqués à la presse. Les révélations faites aux médias indiquent que les trafiquants de drogues avaient entassé dans des conteneurs, que transportait le bateau, 17 tonnes de cocaïne, une des plus grandes quantités de ce produit interceptées dans un port des États-Unis. Il a fallu la mise à contribution, notamment des agents de la Protection des frontières et des ports, de ceux de la Douane, du service d’Immigration regroupés sous l’ombrelle de «Homeland Security» (Sécurité intérieure et extérieure des États-Unis), ainsi que le Drug Enforcement Administration (DEA), pour mener cette opération.

Pour se faire une juste idée de l’importance de ce chargement et les frais consentis par ceux qui ont financé cette transaction, il suffit de prendre connaissance de la déclaration de Casey Durst, directeur des opérations douanières et de la Protection des frontières à Baltimore, Maryland, cité par l’agence de nouvelles Associated Press. Selon M. Durst, si l’on alignait les briques de cocaïne trouvées dans les conteneurs l’une après l’autre, elles pourraient s’étendre sur un parcours de deux mille et demie.

Les enquêtes préliminaires ont abouti à la mise en état d’arrestation de six membres de l’équipage, «accusés d’avoir conspiré pour transporter de la cocaïne à bord d’un navire» d’un compagnon de bord, en l’occurrence, Ivan Durasevic, et Fonofaavae Tiasaga, un travailleur.

Des données confirmées par les témoignages des membres d’équipage

À l’instar du Manzanares, qui était pris en filature par télécommande, depuis son départ du port de Ventura, en Colombie, point de départ de ce navire, le MSC Gayano était suivi à distance, de Colombie jusqu’à son arrivée au port de Philadelphia. Cela a permis, fait-on savoir, dans les milieux autorisés, de corroborer les aveux faits par des membres d’équipage.

En effet, le bateau libérien avait levé l’ancre au Chili (port non déterminé), apparemment pour mettre le cap sur la Colombie. Parti de ce pays, le 19 mai, il mit le voile sur Pérou où il arriva le 24 mai, avant de mouiller au Panama, le 9 juin, d’où il décolla en direction des Bahamas. De là il mit le voile sur Philidelphia où il a jeté l’ancre le 16 juin.

De toute évidence, les autorités américaines attendaient l’arrivée du MSC Gayano au port de Philadelphia parce qu’elles étaient prêtes pour l’accueillir aussitôt qu’il est arrivé.

Il semble que le navire battant pavillon libérien ait embarqué une partie de sa cargaison de cocaïne en Colombie. Mais c’est au Pérou qu’a été menée la plus importante opération d’embarquement de la marchandise défendue. Selon des informations fournies par les autorités, à Philadelphia, le MSC Gayano était resté ancré au large tandis que deux bateaux de plus petite taille transportaient des colis remplis de briques de cocaïne. À l’aide d’une grue opérée par Ivan Durasevic, le transfert de la drogue avait pu s’effectuer dans le bateau. Ce dernier aurait avoué avoir touché USD 50 000 $ pour réaliser ce travail, entendue qu’il en a offert une partie à Fonofaavae Tiasaga, qui l’avait aidé. On ignore la raison qui a empêché le MSC Gayano d’accoster le port péruvien d’où aurait pu se réaliser l’embarquement à l’aide des grues qui y sont intégrées. En tout cas, le chargement à distance de la cocaïne semble constituer une opération nettement indépendante qui ne fait pas partie du contrat lié au transport de la marchandise à bord du bateau.

Existe-t-il un lien entre le MSC Gayano et le Manzanares ?

À la lumière des faits, rien n’autorise à croire qu’Haïti était la destination finale du MSC Gayano. Par contre, des observateurs proches des procureurs fédéraux, à Miami, ont laissé entendre que ces derniers souscrivent à la théorie selon laquelle il pourrait exister un lien entre les deux navires.

D’abord, c’est la première fois, croit-on, que des hommes d’affaires avaient investi autant d’argent dans une transaction de stupéfiants (cocaïne et héroïne). Pour une valeur marchande d’environ USD 100 millions $, il fallait un financement de plus d’USD 5 millions $. Une telle opération dépasse de loin le largage de 10 à 15 kilos de drogues sur les côtes d’Haïti, ou l’atterrissage d’un aéronef sur un terrain vague, ou bien encore l’abandon de paquets de drogues par des vedettes en mission clandestine, comme cela se pratique couramment en Haïti. De telles stratégies d’importation de ces substances interdites relèvent des possibilités de trafiquants individuels ou agissants en équipes au nombre réduit. Toutes choses étant égales, d’ailleurs, l’opération menée avec le Manzanares s’éloigne totalement de la pratique traditionnelle des trafiquants de drogue haïtiens. Voilà pourquoi, raisonne-t-on, au sein de la communauté préposée à surveillance de la circulation de ces produits, qu’il importe de bien examiner les tournants et aboutissants des démarches qui se sont soldées par l’expédition de la marchandise confiée au MSC Gayano.

En effet, il semble logique que les surveillants de la distribution de produits illicites cherchent à déterminer si oui ou non il existe un lien entre l’opération menée sur Haïti avec le navire marchand panaméen et celle entreprise par le truchement du bateau libérien.

Comme l’ont fait remarquer des sources proches de la DEA et des procureurs fédéraux des États-Unis, l’achat et le transport des drogues transportées par le Manzanes étaient financés par un «consortium» d’hommes d’affaires en Haïti. D’où la question y avait-il participation financière étrangère pour mener à bien cette opération ? Avec l’inculpation de Gregory Georges, dit Ti-Kétant, docker au Terminal Varreux, le port où avait accosté le bateau panaméen, désormais converti en ressource inestimable en matière de témoignages fiables aux procureurs fédéraux; et l’arrestation, à Fort Lauderdale (Floride), de Joris Mergélus, ex-chef de la Brigade de lutte contre les stupéfiants (BLTS), on dit qu’il est possible aux autorités fédérales de découvrir la vérité cachée au fonds du puits.

En tant que docker doublé de trafiquant de drogue, Ti-Kétant «connaît et peut identifier tous les cris» lâchés dans l’univers des drogues dealers haïtiens. Surtout que, dans l’affaire «Bateau sucré», il est à même de révéler l’identité des personnes qui avaient emporté les drogues enlevées du navire avant l’arrivée des agents de la BLTS, accompagnés de leurs collègues de la DEA. Quant à Mergélus, accusé aussi d’avoir informé les intéressés de l’heure et du lieu des descentes de la BLTS dans leurs résidences ou leurs installations commerciales et industrielles, ce sont des témoins privilégiés concernant les acteurs dans le trafic de stupéfiants.

La théorie du manque à gagner à combler

De toute évidence, la manière dont s’est déroulée l’opération de déchargement du Manzanares, Terminal Varreux, a totalement bouleversé les plans des importateurs. Puisque les 6 500 tonnes métriques de sucre importées par Marc Antoine Acra, pour le compte de la société NABATCO, servaient uniquement de prétexte pour introduire les marchandises illicites en Haïti. Car, avec une valeur marchande d’USD 100 millions $, l’acheminement de celles-ci, à destination, sans encombre, aurait permis de renflouer les caisses des importateurs. Mais la saisie de la plus grande partie des drogues a occasionné un énorme manque à gagner qu’il faut combler à tout prix. En sus de trouver les moyens de remplacer le Manzanares, qui a été saisi par les autorités haïtiennes surveillées de près par les Américains. Dès lors, il faut tenir compte des moyens disponibles pour atteindre un tel objectif.

Les importateurs des drogues transportées par le Manzanares comprennent bien qu’à la suite de l’expérience du 6 avril 2015, date à laquelle ce navire jeta l’ancre au Terminal Varreux, les ports haïtiens étaient sous haute surveillance. Non seulement la sagesse des hommes d’affaires avisés et des trafiquants astucieux recommande de rester loin d’Haïti, mais encore la bonne stratégie devrait inspirer la mise sur pied d’un coup encore plus spectaculaire en termes de volume et d’investissement que celui du bateau panaméen.

Avec l’affaire du MSC Gayano, l’enquête fédérale en cours sur le «Bateau sucré» avance désormais sur deux terrains à la fois, dit-on dans les milieux informés. Si les gros trafiquants haïtiens impliqués dans l’importation des drogues débarquées par le Manzanares ont quelconque lien avec les importateurs de la cargaison interceptée à bord du navire libérien, il y a de quoi se soucier encore plus de l’évolution de l’enquête en cours sur l’affaire du navire panaméen. lJ.


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 26 juin 2019 No. 26 et se trouve en P.1, 3 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/06/H-O-26-juin-2019.pdf