Remobiliser l’Armée ou créer une nouvelle force : par Dan Albertini

Remobiliser l’Armée ou créer une nouvelle force : par Dan Albertini

  • Entre cohérence politique, diplomatie internationale et société civile protégée

La politique étrangère du président Martelly peut-elle trouver dans l’outil militaire un élément stratégique pour renforcer la diplomatie haïtienne ? Les interrogations sont soulevées par ci et par là, sous le couvert des garanties et des craintes, en relation avec la société civile. Elles sont légitimes quand on considère ces deux lettres des FAdH, illustrées ici. Elles passent en même temps l’éponge pour les autres institutions alors que la présidence civile aura produit un Duvalier, un Jean-Bertrand Aristide. Nous comprenons, mais la République doit avoir le courage de pousser plus loin, que l’épreuve des dernières élections présidentielles, avec en toile de fond, les deux anciens barons de la présidence. Il nous faut rendre fonctionnelles toutes nos institutions constitutionnelles, au risque de voir s’effriter certaines autres. Nous formulons donc autrement : l’Armée d’Haïti peut-elle être un instrument de diplomatie efficace et efficiente dans la modernité pour la République quand, sur le terrain de la défense, l’achat d’un drone n’est pas pour demain ? 

La question peut paraître pernicieuse parce que la République n’est pas en guerre ni en zone risquée en terme de conflit réel, que dire d’un conflit armé. L’armée aurait ainsi donc intérêt à se prévaloir d’être défensive comme vocation, comme en Allemagne contemporaine, au lieu de se vouloir offensive. Conquistador. Mais c’est un autre débat qui touchera ceux du Parlement sur la politique étrangère et sur le budget accordé à l’institution militaire. La gestion de tout matériel militaire répondrait malgré tout à ce que la Constitution s’est offerte comme instrument cadre, l’Armée en l’occurrence. La véritable question serait alors celle-ci : le titulaire de la Défense possède-t-il les capacités requises pour gérer un tel dossier. Possède-t-il les crédits aussi, quand il aura déjà participé à une commission présidentielle sur le sujet. Quand son arrivée n’accuse d’aucun crédit sur le côté de la gestion de la sécurité intérieure de l’État. L’édition d’H-O de la semaine dernière relatait le fait d’un kidnapping sur la personne d’un représentant diplomatique chinois. Comment donc s’attendre à un génie à la Défense en toute cohérence avec le MAE !

Le débat sur la légitimité de l’Armée est, malgré tout, un faux débat, puisque celle-ci est constitutionnelle. La commission présidentielle ne sera donc qu’ingérence et digression. Cela retardera l’agenda du MAE et l’expertise qui pourrait en ressortir sera perdue pour ce quinquennat, ceci sans compter le retard de la prochaine étape des épreuves de notre souveraineté. Le problème réel est tout simplement une incapacité financière et économique qui touche simultanément la diplomatie aussi, et qui nous force à mendier.

Interrogation

Le ministre Lamothe a parlé d’une diplomatie d’affaires, tandis qu’il y aurait lieu d’innover dans le domaine de la sécurité nationale, de la coopération internationale et des relations onusiennes. Nous en avons parlé dans l’ouvrage Haïti 2001-2010 reconstruction d’après nous. Pourquoi ne pas se saisir de l’occasion pour créer une Base Ecole Internationale permanente pour un standard onusien des casques bleus :

1 – comme outil incitatif pour la dissuasion du terrorisme politique interne en Haïti ;

2 – comme axe de développement économique parallèle ;

3 – comme outil de formation militaire pour Haïti, sur un échéancier raisonnable.

Nous réitérons que les Nations Unies ont cette obligation envers Haïti, sinon l’ONU n’aurait aucun sens. L’ouvrage instruit en ce sens, quant à la Suisse qui héberge le Palais des Nations et New York, le siège de l’organisation. Jean Marie Guehenno soulignait ce type de besoin, il y a deux ans en arrière. Ce n’est pas un acquis pour Haïti, mais Lamothe devrait ainsi démontrer ses talents de négociateurs. Il n’y aurait aucune incompatibilité puisque le président lui-même qualifiait d’inconséquent, le fait de faire déguerpir sans délai la MINUSTAH.

Ce serait une alternative sérieuse qui réclamerait un exercice diplomatique d’une épreuve séculaire, mais qui surtout permettrait de développer une politique étrangère à effet multilatéral. Encore une fois, la Suisse tire de grands avantages avec cette approche de soft power, sans perdre un iota de sa souveraineté. Haïti bénéficierait ainsi aussi d’une grande expertise internationale dans la gestion des composantes militaires en matière d’industrie. Cette considération nous invite donc à mettre les priorités au bon endroit quand nous parlons de l’Armée comme institution. Lucien Cazeau, ancien colonel des FAdH ne serait pas indifférent avec cette approche qui nous remettrait dans le contexte de la création des Nations Unies et du Conseil de sécurité.

Autrement dit, si nous n’avons pas la capacité économique d’une armée à vocation défensive, encore mois, offensive, comment se positionner sur le marché des services militaires comme outil de coopération internationale agressive, comme l’a fait le Canada, en Lybie ; ou non agressive, comme les forces de la MINUSTAH en Haïti ? Le ministre de la Défense aurait tout intérêt à y penser et à consulter son collègue aux Affaires étrangères. Il faut réellement innover.

Nous tenons compte aussi de plusieurs autres considérations du point de vue diplomatique et de politique étrangère. Les craintes de la société civile sont légitimes, mais n’ont autorité sur la loi mère. L’axe militaire est aussi un outil diplomatique dont aurait besoin le pays. Les grandes conférences internationales sur la sécurité, le développement de l’expertise en situation de catastrophe naturelle, les missions internationales dans les zones conflictuelles, les coopérations bilatérales, l’obtention de contrats au niveau des grandes organisations internationales consommatrices de services de protection militaire. La liste est encore exhaustive en dehors des contacts au niveau des attachés militaires à l’étranger. Cette considération implique aussi les notions de responsabilité, de planification et de stabilité économique.

Haïti la diplomatie d’abord, les conclusions républicaines

Nous concluons sur deux notes vitales. D’une part, la République peut-elle initier rapidement sa démarche de rétablissement des droits constitutionnels quand on considère la pénurie de devises en dollars probablement due aux multiples voyages accélérés de grandes délégations, tandis que les autorités concernées parlent d’importation de devises. Ce qui n’est autre que le fait de contracter des emprunts. Car, rapatrier nos devises à l’étranger est une autre affaire ? Et, d’autre part, pourquoi un conseiller étranger serait plus légitime qu’un ancien officier sérieux des FAdH, nonobstant la mise au rencart des anciens officiers dépositaires de coup d’État militaire ?

Il y a fort à parier que si la présidence expliquait mieux et en ces termes précités, sans passion, l’obligation républicaine sur la question de l’Armée, en écartant la horde barbare des pronunciamientos, le citoyen comprendrait. Nous gageons que si le Quai Colomb assumait réellement une nouvelle diplomatie multilatérale sur la nouvelle lignée de ce qui semble vouloir se développer en Afrique, dans l’Est de Europe et dans le Bassin ibérique des Amériques, l’institution militaire renaîtrait plus rapidement. Nous sommes absolument certains que l’Armée d’Haïti devenant rapidement un véritable instrument institutionnel intégré dans la diplomatie internationale, le pays pourrait remercier au plus tôt les forces onusiennes devenues désuètes dans le développement économique du pays.

dan.albertini@reseauhem.ca


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 14 décembre 2011 Vol.XXXXII, no.17 Et se trouve en P.15 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2019/08/H-O-14-dec-2011.pdf