Passeport 10e ou de Facto : Une initiative dangereuse par Michel Léandre

Passeport 10e ou de Facto : Une initiative dangereuse par Michel Léandre

La confusion est totale. Générale. C’est la pagaille administrative dans l’un et l’autre secteur de la faune politicienne en Haïti. On se renvoie les torts. Les péchés aussi, pourquoi pas. Mais il y a tant de facettes qui retiennent l’attention au fort de la crise haïtienne que le journaliste part plutôt à la quête de l’inédit pour mieux aider les autres à cerner la réalité dans cette marre de confusion qui se forme au choc des passions extrêmes. À qui profite cet armas de confusion ? Pas au pays en tout cas ou au peuple qui lutte chaque jour pour son droit à l’existence.

Le gouvernement déchu est venu la semaine dernière avec une initiative pour le moins dangereuse, celle de faire imprimer de nouveaux passeports pour le compte d’un État qu’il ne dirige pas en fait. Cette initiative, à en juger par la fragilité de la conjoncture politique actuelle, se révèle embarrassante tant par sa conception que par la méthode proposée qui ne font que concrétiser la thèse d’incapacité administrative qui appesantit le jugement du pouvoir Lavalas. N’est-ce pas en bonne logique une manière de pouvoir en exil de brûler les étapes, pour se procurer de l’argent vite et bien.

Déjà habitué à la vie douce, facile et misant sur son appui populaire, le pouvoir lavalassien, ne pouvant pas gérer la crise, essaie par tous les moyens d’agrandir son univers économique pour mieux «lutter». À partir de ces démarches, on comprend bien que ces nouveaux passeports ne sont d’aucune nécessité sinon qu’un moyen déloyal d’entretenir la confusion et d’assurer le contrôle des ressortissants haïtiens voyageant au pays.

Dans les divers consulats lavalassiens, les passeports sont renouvelés au prix fort (45 dollars pour 5 ans) et les rentrées quotidiennes constituent une des sources sûres de revenus des diplomates lavalassiens travaillant pour le compte de la résistance. Les feuilles de route qui remplacent dans bien des cas les passeports sont également payées (25 dollars minimum par feuille). Nul doute que ces «diplomates» ne sont pas inquiétés dans leur sphère d’action parce que cesdits documents sont honorés par les autorités de Port-au-Prince. Et alors, pourquoi imprimer de nouveaux au beau milieu d’une crise.

En vertu de quelle convention va-t-on admettre l’usage de deux passeports différents pour un seul État ? Le citoyen haïtien vivant au pays, qui aurait un besoin urgent de se déplacer, comment devra-t-il se le procurer ? Quels sont les moyens mis à sa portée pour présenter la vraie identité.

On voit bien qu’Aristide doit changer de conseillers en matière diplomatique. De solides conseillers auraient évité à Titid cette monumentale bévue qui l’obligera à lancer péniblement dans la transaction inappropriée et surtout la confusion savamment entretenue. Quand en citoyens avisés et lucides nous questionnons certaines démarches, du pouvoir lavalas en exil, les fidèles lavalassiens, sans esprit de discernement, nous accablent de tous les péchés. Ils feignent d’ignorer la légèreté exercée par le cercle d’amis lavalas de Washington, qui prennent des décisions scandaleuses au nom de leur pays qu’ils prétendent aimer de toutes les forces de leurs âmes. On a déjà occulté tant d’initiatives du même genre qui n’ont pas apporté le changement tant prêché sinon qu’à remplir les poches de la résistance lavalassienne : la grande campagne de levée de fonds (VOAM) le grand marathon de résistance ; les collectes de fonds à chaque manifestation, les soirées et concerts organisés pour le compte de la résistance, la rafle de la délivrance et maintenant le passeport 10e de facto après la magistrale distribution de diplômes de résistance à raison de 20 dollars le militant.

Nous nous bornons à ces commentaires, espérant transparence oblige, une explication en bonne et due forme. Entre-temps, nous accordons le bénéfice du doute au centre de décisions lavalas jusqu’à ce qu’il rende compte à la nation sur les raisons profondes de cette nouvelle démarche ou plutôt la nécessité d’une pareille initiative.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, New York VOL. XXIII No. 1 du 30 décembre 1992, et se trouve en P. 8, 18 à : http://s-dd.ca/wp-content/uploads/2020/08/ho30decembre1992.pdf